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Recouvrance

La mer est là, elle nous entoure, on la sent même quand on ne la voit pas, présence à la fois monstrueuse et apaisante. C'est une énormité, une chose inimaginable, la mer, et la certitude de sa présence inconditionnelle a quelque chose de profondément rassurant.

Au bord de la mer il y a Recouvrance. Quand on descend vers le coeur de Recouvrance, on perd de vue la mer, mais sa présence compte malgré tout. Elle apporte des marins et du vent, du vent qui rend fou et de la pluie qui nous rappelle d'où on vient.

Au bureau de poste, les gens causent sitôt le pas de la porte franchi. On parle du temps, des gens et du téléphérique. On raconte sa vie à n'importe qui.

Au bistro de la place, le café coûte un euro et le billard prend tout l'espace.

Chez Mireille, belle dame blonde qui tient son café depuis cinquante ans, il y a deux habitués qui fument au bar, une lumière tamisée et une déco kitsch qui font un peu lupanar, une photo de la patronne quand elle était jeune et un vieux juke-box qui passe des vinyles. On met un ou deux euros dans la fente, on choisit parmi les titres soigneusement écrits à la main, on presse un bouton et on attend que la machine veuille bien s'exécuter, ce qu'elle ne manque jamais de faire après force ronronnements de machinerie complexe mais bien entretenue. Les lumières clignotent tandis que de vieux tubes oubliés s'élèvent, alors on reprend un punch en allumant une autre cigarette, on écoute la musique et on discute avec la taulière derrière son bar qui tient avec beaucoup de classe sa flûte de pétillant et sa clope, Mireille aux cheveux platine et à la mise impeccable, fière comme Artaban de son bistro et de son juke-box et de son punch.

À l'entrée du bureau de tabac devant lequel je passais, fumait une dame qui m'a hélée pour me parler de l'incendie survenu ce matin, dans un autre quartier.

Sur la place, il y a trois kebabs et trois coiffeurs — bientôt quatre — et aussi quelques magasins d'alimentation. Le nombre de coiffeurs au mètre carré de ce quartier est un mystère. Cela a probablement à voir avec le nombre de militaires au mètre carré — d'ailleurs, les coiffeurs sont pour la plupart réservés aux hommes. Il y a un salon de coiffure fermé qui a une devanture absolument incroyable faite de blocs géométriques jaunes et bleus.

Je vois souvent une dame très vieille et minuscule, que je trouve si belle, avec sa canne et sa tenue toujours élégante, que je rêve de lui demander si je peux la prendre en photo, mais on a beau être à Recouvrance, je pense qu'elle trouverait ça bizarre.

Le restaurant indo-pakistanais est tout le temps ouvert. On voit les néons qui clignotent. Le patron très gentil sert une nourriture honorable dans un décor démodé (bien que neuf) avec une télévision qui passe en permanence des clips de Bollywood. Il a refusé de servir à ma mère un lassi en dessert parce que ça n'est pas un dessert, attitude qui est pour moi un gage d'intégrité.

Devant le Super U il y a des gens qui picolent et discutent, sans doute pas toujours de manière pacifique. Le Super U s'est refait une beauté et maintenant il y a un bardage en bois, de belles enseignes et à l'intérieur, des boutiques avec marqué dessus "Chez le fleuriste" ou "Chez le boucher". Mais ça reste le Super U de Recouvrance, pas la peine de se la jouer bourgeois.

Il y a une autre Mireille, de l'autre côté de Recouvrance, qui a sauvé la plus vieille rue de Brest menacée de destruction, en s'installant dans une des maisons. Elle y vit toujours avec une trentaine de chats parce qu'elle ne sait pas dire non. Elle tient un bar plein de livres et de vieux fauteuils un peu plus haut, et si vous y allez vous devrez peut-être prêter vos genoux à Jean-Baptiste qui est un chat habitant là.

Je croise une dame dans la rue en allant à la poste. Il pleut, on se regarde, on se sourit, elle me dit en rigolant : il fait beau, hein ?

J'ai passé le pont l'autre jour pour quitter Recouvrance, on était samedi matin tôt, il faisait très beau et il gelait, un type faisait des bulles géantes à l'aide d'un dispositif consistant en un seau d'eau savonneuse et deux grands bâtons reliés entre eux par une corde fermée qu'il trempait dans le seau, avant de la présenter, ouverte entre les bâtons tenus à bout de bras, au vent afin qu'il veuille bien se charger de souffler une bulle. Les formes énormes et irisées se déformaient en s'éloignant paresseusement, rivalisant de longévité avant d'éclater, c'était beau.

Quand il y a beaucoup de vent, le pont chante.

Je vous jure que c'est vrai.

La maison du lundi

Dans la maison du lundi, il y a des plantes, de beaux fauteuils, une salle de bains zen, une chambre pour moi, des murs rouges, des oiseaux, un jardin splendide qui change tout le temps, des rayons de soleil dans les coins.

Dans la maison du lundi, il y a aussi des odeurs de cuisine, des bruits de pas, des cui-cuis, des volets qui grincent et qui claquent, des grandes bouffées d'air du jardin, le matin avant d'aller travailler.

Dans la maison du lundi, il y a la taulière, ses yeux clairs et son sourire immense et son énergie qui gagne toujours, à la fin. Elle boxe en retour la vie qui lui donne des coups, mais elle sait aussi s'enrichir des présents que cette vie lui donne, et qu'elle sait recevoir mieux que personne. Elle m'inspire.

Ensemble on a mangé, parlé, bu et ri, passé du temps sous les arbres, les pieds dans l'herbe, pesté contre le froid et la pluie, couru un peu, ensemble on a habité la maison du lundi qui pour elle est la maison de tous les jours, et qu'elle a rendue accueillante, belle et vivante comme elle.

Le dernier jour

Je me balade dehors avec ma plante, dans l'espoir de trouver de la terre pour la nourrir parce qu'elle a bouffé la moitié de celle de son pot. J'ai pour projet secret de la donner à la secrétaire, parce que je pars et que personne ne l'arrosera.

Voici Arnold, qui comme à son habitude est assis, seul. Parfois il est en haut d'un escalier en pierre, parfois sur un banc. Aujourd'hui il est sous le mûrier platane et serre les anses de son sac dans ses mains, penché en avant, songeant à quelque chose et marmonnant entre ses dents. Je me joins à lui sur le banc, ma plante sur les genoux, et on cause un peu. Il accepte de me joindre dans ma quête. On cherche un coin où piquer de la terre, ça semble facile puisqu'on est à la campagne, mais la terre partout est sèche et caillouteuse ; on finit par aviser un pot de fleurs oublié dans un coin, hérissé de tiges sèches, et ensemble on gratte, on pulvérise la motte de terre aride, on en prend des poignées et on la verse dans mon pot.

Je lui dis un secret (je vais offrir la plante à la secrétaire) et remonte dans mon bureau.

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Je me balade dehors avec mon verre d'eau parce qu'il fait une chaleur incroyable, discutant avec les uns et les autres qui font leur pause.

Voici Minnie, qui a un prénom de personnage de dessin animé des années 50 et qui, tout compte fait, y ressemble assez. Elle est vêtue d'une longue jupe rose pâle et d'un t-shirt blanc rentré dedans, elle porte son sac à main sur son avant-bras et un grand chapeau sur la tête. Elle a une cinquantaine d'années et un sourire charmant qui n'ose pas vous regarder dans les yeux et préfère baisser la tête d'un air intimidé. Elle est du genre coquette et sensible aux compliments, et lorsqu'elle est gênée elle éclate d'un grand rire. Je l'embrasse comme du bon pain (on s'est vues la semaine dernière, dans des circonstances un peu spéciales qui nous ont rapprochées, et puis après tout je pars alors je me lâche un peu), et je lui propose de se joindre à moi pour aller voir si les figues sont mûres. On traverse le champ d'herbe sèche en devisant, on se poste au pied du figuier et on cherche les fruits.

Les figuiers, c'est magique, lui dis-je, parce qu'au premier coup d'œil, on ne voit jamais les figues. On croit qu'il n'y en a pas, et puis, petit à petit, on les distingue, comme si l'arbre acceptait peu à peu de nous les révéler. Elle a remarqué aussi. Après une ou deux poignées de secondes le nez en l'air à respirer l'odeur fabuleuse, on en voit une, puis deux, puis des dizaines ; mais celles-là seront pour septembre. Minnie me promet de revenir voir, moi je n'y serai plus.

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Je suis assise à table, dehors sous les lampions, c'est la fête de l'été. Le groupe joue des airs de bal et les gens dansent sans se faire prier. J'ai dansé une valse avec Patrick, son regard clair et ses bretelles, qui ensuite a voulu qu'on nous prenne en photo tous les deux ; il a posé sa casquette sur ma tête et ce moment restera gravé dans mon cœur. Les gens sont heureux et je les regarde l'être, émue comme je ne pensais pas l'être.

Voici Vincent, qui danse et rit. Tout à l'heure il paradait avec sa fille adolescente et splendide, fier comme un paon. Je pense à cet instant que sans ce lieu, sans ces gens, sans cette communauté qui l'accueille et qu'il accueille, il vivrait probablement dans un appartement thérapeutique glauque sans jamais sortir de chez lui. Et inutile de préciser qu'il n'aurait pas de fille.

Voici Albert, qui chante les premiers mots des Champs Élysées au micro, puis enchaîne sur la suite de l'air en faisant semblant de connaître les paroles, ce qui donne un yaourt mâtiné de phonèmes vaguement reconnaissables. Il chante fort et juste, se balançant en rythme et fouettant l'air de son bras à mesure. Toute l'assemblée entonne la chanson. Plus tard, je le vois débarrasser les plats et les mettre dans la cuisine, sans que personne le lui ait demandé. Je me dis qu'avec son QI d'enfant de trois ans, dans beaucoup d'autres endroits on lui aurait 1. arraché son micro avec un sourire de commisération et 2. crié dessus parce qu'il faut pas toucher. Ou bien, plus probable, il ne lui serait venu à l'idée de faire aucune de ces choses.

Je vois ces gens chanter, rire, manger et danser, cet agrégat de failles, de symptômes, de coups et de bosses, de défauts, de déficiences, de folies, de beautés, de créativités, d'intelligences, de cœurs. Les différences existent mais pas là où on croit, pas entre normaux et anormaux, mais plutôt entre des êtres uniques, singuliers, qui ont chacun leurs fragilités et leurs forces.

Et ces différences, là, tout de suite, elles dansent ensemble.

B.R.E.S.T.

Quand je dis que je quitte Bordeaux pour Brest, le gens me demandent, les yeux ronds, si c'est un choix.

Oui, c'est le choix de la vue sur la mer, de l'appart immense, des balades dans un décor époustouflant, des copains, des runs au bord de la mer, du spectacle de la lumière, de la maison de rêve pas loin, du projet lié à ladite maison de rêve, des hippies bretons (je vous jure qu'ils sont pas pareils qu'ailleurs), des gens bizarres dans la rue, de la famille moins loin, du souffle, dans tous les sens du terme.

Je renonce : au soleil (quoique...), aux copains, à la ville superbe, aux apéros en terrasse en octobre (et même en août, ne nous faisons pas d'illusions), à deux C.D.I., à la maison du début de semaine et sa taulière et son jardin, au yoga à cinq minutes à vélo, à tout à cinq minutes à vélo en fait. Je renonce à une forme de confort.

Mais, en fait, il paraît qu'on n'a qu'une vie.

Les bourgeois #3

J'ai fait un bingo café hipster.

bingo_hipster.jpg

(Facile.)

Sinon l'autre jour j'ai entendu, dans le Triangle d'Or, une mère appeler sa fille Agrippine. Ce matin, à la terrasse du café en bas de chez moi, se tenait assise une petite Junon. Bobos : 1, grands bourgeois 0.

À ce propos : comme c'est devenu d'un commun fini de donner à ses enfants de vieux prénoms rares (Célestine, Hippolyte), je prédis un retour de hype des prénoms qu'on-ne-donne-plus-mais-très-banals, du genre Sophie, Julien ou Virginie.

(C'est-à-dire les nôtres.)

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Je ricane, je ricane. C'est mon côté blasé, revenu de tout, mon côté "j'ai déjà vu ça". Je vois quelque chose de nouveau, instantanément il n'est plus nouveau puisque je l'ai vu, alors je suis en mesure de dire : j'ai déjà vu ça. (Corollaire : donc ça ne vaut rien). L'étape suivante, c'est d'essayer d'anticiper pour avoir toujours un train d'avance sur les autres (ha ! Je te l'avais dit que ce bistro deviendrait un repaire de bobos — voir plus bas).

Bon, tout ça est très défensif, évidemment, et très paralysant ; le dédain vis-à-vis du déjà-vu, la course à l'originalité qui fait qu'on finit, ironiquement, par tous se ressembler tout en haïssant le voisin qui a eu la même idée que nous. C'est absurde : j'ironise sur les gens qui, croyant être les premiers, appellent tous leur fils Lucien ; moi, à leur place, je ferais évidemment mieux, c'est-à-dire moins moutonnier ; au final, je finirai par m'apercevoir qu'ils sont cinq dans sa classe à s'appeler comme le mien.

Alors j'essaie de moins ricaner et de plus assumer mon ignorance, ma bêtise, bref mon manque. C'est uniquement comme ça qu'on peut être dans une position où on apprend : si on croit tout savoir, on risque surtout de ne rien savoir du tout.

Ceci posé, quand je me balade en ville, il faut quand même bien dire qu'il m'est difficile de rester dans une position d'étonnement et d'ouverture, tant on retrouve partout les mêmes codes esthétiques. Face à l'amas de clichés que me donne à voir la ville, je n'arrive pas à ne pas ricaner, et mon ricanement traduit certes du dédain ("vous êtes tous des moutons") mais aussi beaucoup de colère.

Bref : j'ai du mal à ne pas ironiser sur les hipsters, tant ils s'évertuent à donner le bâton pour se faire battre. (Et tout comme l'auteure de cet article, s'ils m'insupportent autant, c'est aussi parce que je me reconnais en eux, précisément dans ce côté cynique et revenu de tout. C'est quand même über-meta-ironique, de faire de l'ironie sur le dos des gens qui voulaient faire de l'ironie leur mode de vie.)

Je pense que c'est, au moins en partie, une question de lieu. La ville, celle où je vis — son centre, du moins — et beaucoup d'autres, est de plus en plus uniforme (à cause de la gentrification, à cause d'Internet qui permet une diffusion instantanée et planétaire des codes esthétiques qu'on va retrouver partout). Tout est digéré et recraché par ceux qui ont le pouvoir (d'achat) : quand je suis arrivée dans mon quartier, il y avait un bistro crasseux tenu par une vieille, je me suis dit : dans cinq ans ce lieu sera un nid de bobos (déjà, moi et mon mec, on emménage dans le quartier, ce qui en soi est un indicateur) ; aujourd'hui c'est le point de rendez-vous des commerçants de la rue qui vendent des fringues et du design hors de prix et qui viennent boire leur petit blanc avec la satisfaction d'être dans un vrai bistro populaire.

J'habite dans un "quartier sympa". Il y a de la vie dans la rue, des commerces actifs, des terrasses bondées le soir. Mais je ne connais pas mes voisins (et ce n'est pas faute d'avoir essayé). La rencontre n'est pas aisée, je trouve, donc on en reste à l'image, et cette image est jolie mais c'est partout la même. Alors je rêve à un ailleurs, où la rencontre serait plus facile, où on serait moins gouverné par la hype, où on s'en ficherait un peu de tout ça. (Et là je me rends compte que même dans mon désir de tout plaquer pour aller cultiver mon potager en Bretagne et enfin rencontrer mes voisins, je suis encore un cliché bobo ; on n'en sort pas).

Je vis dans un environnement où il n'y a pas de SDF, où je croise majoritairement des familles de Blancs aisés. Qu'on me comprenne bien : ce n'est pas que je souhaiterais, pour me sentir un peu plus "dans la vraie vie", qu'il y ait plus de clochards devant chez moi, mais enfin je sais qu'ils existent, ce n'est pas comme si leur absence de mon monde quotidien signifiait la fin de la misère ; juste que le monde qui m'entoure ignore cette misère, alors qu'à cinq kilomètres on trouve des lieux en ruines squattés par des réfugiés. Le décalage entre mon mode de vie et ce que j'entends aux infos devient insupportable. Alors je n'en suis pas au point où j'irais vivre volontairement dans un bidonville, mais bon, entre la Jungle de Calais et la place Fernand-Lafargue avec ses fish and chips revisités à 9€, il y a peut-être moyen de trouver quelque chose ?

Bref, ce monde dans lequel je vis me semble de plus en plus puer le fake.

(Chez Bonendroi, rue Saint-James, on trouve : des verres Duralex, du savon noir à packaging d'inspiration années 50, des lampes à pétrole, des kits de cirage, des tasses de camping, des brosses en chiendent et des plafonniers faits avec des bocaux Mason Jar. Il paraît qu'avant de prendre leurs moustaches et leurs Christmas jumpers au sérieux, les hipsters étaient ironiques. Comme la plupart des magasins de la rue, ce lieu est caricatural à un point que je mise avec espoir sur le fait que c'est voulu, qu'ils ont gardé cette ironie du départ, qu'on peut certes critiquer, mais enfin elle serait toujours moins pire que ce que malheureusement je crois être devenu la vraie raison de cet entassement de clichés vintage : ils aiment ça.)

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