Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Chez soi

Fabriquer un chez-soi dans les cavités, les anfractuosités, derrière les buissons, sous son lit. N'est-ce pas ce que font les enfants ?

La capacité d'un enfant à rêver, à s'imaginer des vies, à être seul, une certaine appétence pour la solitude peut-être, a-t-elle un rapport avec le pouvoir de l'adulte de se sentir chez lui n'importe où ? Avec le besoin de se sentir chez lui quelque part ?

La cache dans le jardin deviendra le bureau, l'intérieur du pupitre se transforme en voiture, le creux dans la terre, derrière le grillage de la cour de récréation, celui où on hébergeait des coccinelles, reste présent en filigrane dans le potager où, devenu grand, on fait pousser des espérances.

"Chez soi" peut être dans une maison, une routine, une valise, une tasse familière, le rouge sur les lèvres, un téléphone portable, une émission de radio, la méditation.

On a des besoins variables de chez soi.

Chez soi, ça peut aussi être quelqu'un.

Parfois, on ne sait pas qu'on est chez soi, on ne s'en rend compte que quand on est parti.

Il n'y a plus alors qu'à refaire plonger ses racines dans le sol, à reconstruire patiemment un chez soi ailleurs.

Printemps, la route

L'air est chaud et de grosses gouttes s'écrasent sur le pare-brise / La radio chuchote mais les pensées ont le dessus / Le pays s'étale devant, derrière, sur les côtés / Les roues dans les flaques produisent de grandes gerbes / Les reflets du soleil sur la route mouillée / La vitre entrouverte laisse passer le pétrichor / Et quelques gouttes chaudes.

De la tenue du touriste

Je hais les touristes.

Comme il m'arrive d'en être une, je vais m'inclure dedans : touristes, je nous hais. Pour plein de raisons que je détaillerai peut-être un jour, mais aujourd'hui je voudrais parler plus particulièrement de l'une d'elles : vous avez vu comment on s'habille ?

Pour les mecs : pantacourts horribles, T-shirts à messages débiles, voire ― je frémis ― marcels ; pour les meufs : pantalons de coton imprimé informes ou mini-shorts, débardeurs ; pour tout le monde : sacs à dos moches et Birkenstocks ou baskets dégueu. On est tous pareils, on a tous les mêmes dégaines de blaireaux qui sacrifient tout sens du style au confort. L'uniformité dans la mocheté, la mondialisation de l'inélégance. On dirait que, dès qu'on n'est plus chez soi et qu'on ne risque plus d'être jugé sur son apparence par des personnes qu'on connaît, on abandonne toute dignité.

(Je précise ici que dans la vie de tous les jours, je prête assez peu d'attention à mon style ― d'ailleurs j'en ai pas, de style : sans être habillée comme un sac, j'achète peu de vêtements et j'essaie de me vêtir de la façon la plus confortable possible. On ne pourra donc pas m'accuser d'élitisme vestimentaire. Je ne suis pas à la mode, je ne suis pas particulièrement élégante, je ne suis pas non plus dans un laisser-aller total, bref je suis dans la moyenne ― brestoise qui plus est, c'est-à-dire pas la moyenne, disons au hasard, bordelaise ― pour ce qui concerne l'habillement.)

Récemment, en regardant avec dégoût les autres touristes blancs et très mal habillés qui sirotaient des bières en terrasse, entre touristes blancs très mal habillés, dans un pays où les gens ne boivent pas de bières en terrasse (déjà parce qu'ils n'en ont pas les moyens) et qui, surtout, sont très élégants, quel que soit leur statut social, je me suis dit qu'on pourrait quand même faire un petit effort.

Déjà, il y a la question de la décence. Se trimballer en mini-short et débardeur (voire combishort-bustier) dans un pays où vous ne verrez jamais les épaules, et encore moins les cuisses, d'une femme ; ou bien en maxi-marcel laissant apparaître poils du torse et tétons dans un pays où vous ne verrez jamais un homme, même un mendiant, porter autre chose qu'un chemisier, ça me paraît pour le moins limite. (On pourrait aussi parler des cheveux, et de la propreté en général.)

Mais au-delà de ça, me disais-je en admirant les touristes japonais, qui, eux, réussissent (souvent) à allier confort et élégance, est-ce qu'on ne pourrait pas faire un tout petit effort de présentation quand on est accueilli dans un pays ? Ne serait-ce que pour ne pas avoir totalement l'air d'un troupeau de moutons décérébrés (bien que, il faut bien l'admettre, ce soit exactement ce que nous sommes) ; mais surtout, par respect pour les locaux qui nous accueillent ?

J'ai donc pris la résolution suivante : toujours respecter les règles de décence du pays qui m'accueille, mais ça, c'est la base et je le fais déjà (à moins que certaines règles ne m'échappent, ce qui est tout à fait possible) ; éviter le sac à dos au maximum (sauf sac à dos "de ville") ; garder les pantalons informes en coton à motif soi-disant "ethnique" pour refaire la peinture chez moi ; réserver les chaussures de marche à ce pour quoi elles sont faites : la randonnée ; un soupçon de rouge à lèvres éventuellement ; bref, m'habiller à peu près comme je le ferais dans ma ville et pas comme si j'allais aux Vieilles Charrues.

La prochaine, fois dans notre rubrique "exterminons les touristes", nous parlerons de celui qui se prend pour un local (refuse d'utiliser une fourchette et s'habille en sarong). Stay tuned !

Bêtes

j'ai cherché le pou dans mes cheveux mais je ne l'ai pas trouvé, il avait dû s'absenter

un petit chien est venu flairer la pluie sur mes bottes

un nuage d'oiseaux migrateurs est passé en faisant force bruits d'ailes

l'araignée poireaute au coin de la fenêtre en humant l'air marin

j'ai failli manger un escargot

j'ai fait fuir la famille rat en plantant ma fourche dans le tas de feuilles mortes

le chat ressemble à une bonbonne

j'ai trouvé le pou dans mes cheveux

le petit chien est parti suivre une autre piste

les oiseaux migrateurs font des loopings ailleurs

l'araignée soupire d'ennui

l'escargot progresse entre les gouttes dans le jardin

les rats sont peut-être, peut-être pas revenus et je suis ambivalente

le chat est un animal-symptôme.

Le cours de français

Je donne un cours de français à un groupe de femmes étrangères. L'une d'elles arrive en retard. Je ne l'ai pas vue depuis longtemps et je ne me rappelle plus comment elle s'appelle. Je lui demande, mais dans le brouhaha je n'entends pas bien. La femme assise à côté de moi semble la connaître, elle me dit : 

― Elle s'appelle A. F. !

― Son prénom, c'est A. ou F. ?

― Je sais pas...

― Toi, tu la connais, tu l'appelles comment ?

― La maman d'E. !

- page 1 de 107