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Journal des dernières fois : le pot de moutarde

J'ai fini la moutarde. J'ai décidé de ne pas en racheter.

C'est insignifiant pour vous, mais pour moi c'est la première d'une série de dernières fois. (La première dernière fois.)

Arrêtons-nous un instant

Je réfléchissais à ma vie et à la chance que j'ai, je me demandais si j'allais pas écrire un truc sur le fait de goûter ce qu'on a quand on sait qu'un jour on ne l'aura plus (très original, vous loupez quelque chose), et sur la différence entre ce qu'on vit à une époque de notre vie et ce qu'on ressent quand on y repense, bien plus tard... quand j'ai été interrompue dans mes pensées auto-centrées par quelque chose... quelque chose de bien plus important et qui, en même temps, a tout à voir avec ça...

Les martinets sont revenus, avec leurs loopings et leurs trilles.

Ça me cueille, à chaque fois.

Les dilemmes moraux 2.0

Vous le saviez, vous, qu'Asma Al Assad avait un compte Instagram ? Les bras m'en tombent de regarder son fil.

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Oui oui, cette belle dame qui fait risette aux enfants ravis et qui a l'air si gentille, c'est bien la femme du dictateur responsable de la mort de 470000 de ses citoyens, dans un pays dont la moitié de la population est actuellement déplacée, le quart ayant fui hors des frontières. La photo a été postée il y a deux semaines et a recueilli 721 "likes".

Je follow, je follow pas...?

La radio

Quand j'étais étudiante, en rentrant chez moi la première chose que je faisais était d'allumer la radio. J'avais une chaîne hi-fi avec une télécommande, et je vivais dans un studio donc je pouvais l'allumer et l'éteindre de n'importe où ; je l'entendais nettement quel que soit le lieu où je me trouvais — cuisine, salon ou chambre, puisque c'était la même pièce. J'ai une certaine nostalgie de cette époque : j'adorais mon studio, inexplicablement — il n'avait rien d'extraordinaire, juste c'était chez moi. J'y faisais des choses tout à fait banales comme cuisiner, nettoyer, lire, jouer au solitaire sur mon ordinateur, recevoir des potes, dormir et, assez peu, travailler : la vie domestique. J'en garde un intérêt pour la question de l'habitat, de ce qui fait un chez-soi. Et ce qui faisait de mon studio un chez-moi, c'était, aussi, la radio. À l'époque j'écoutais France Inter et je me revois avec précision mixant ma soupe à la courgette, en plein hiver*, au chaud, au son du générique de "L'humeur vagabonde", ou jouant à Tomb Raider en écoutant "La bande à Bonnaud". (Ce jeu me stressait, le son de l'émission me rassurait, me reliait à la réalité comme le tuyau relie le scaphandrier au bateau.) Comme tout le monde, je garde aussi un souvenir ému de la météo marine, et puis le dimanche soir il y avait le Masque et la Plume, qui accompagnait mes nouilles instantanées améliorées, quand je rentrais de week-end en Bretagne.

Le son de la radio, de cette radio, c'était aussi un peu chez moi, et quand j'étais loin, l'entendre me procurait un réconfort inégalable. L'idée même que ce son était accessible de n'importe où, c'était, avant que je possède un smartphone — qui, plus tard, a tenu un peu le même rôle — une sorte de doudou, un bout de ma maison que je pouvais emporter, ou plutôt trouver partout.

Maintenant, je n'ai plus de chaîne hi-fi parce que j'ai un ordinateur et un compte Spotify. Seulement, quand je rentre chez moi, l'ordi est éteint, et le temps de l'allumer et de lancer la radio (qui n'est plus France Inter, mais de temps en temps, j'écoute encore le Masque) depuis le site, ça prend un temps infini et ça ne colle pas avec mon envie de pouvoir allumer, éteindre, rallumer trente secondes après, et puis si je veux entendre de partout il faut que je mette à fond et j'ai peur de déranger les voisins, bref, j'ai acheté une radio. Une petite radio portable à piles, toute simple, que je trimballe partout, de la table au plan de travail de la cuisine ou à la salle de bains, de la chambre à la terrasse (on dirait quand je dis ça que j'habite dans un palace, mais en fait, même dans un appart de taille modeste, le fait d'avoir plusieurs pièces empêche une écoute continue à moins de rester planté au même endroit, ce qui est le contraire de mon usage de la radio).

J'ai changé de maison, j'ai changé de station, j'ai changé de radio, mais je suis toujours aussi fascinée par l'idée qu'on puisse, avec un appareil simplissime et pas cher, sans fil et sans Internet, entendre ce que disent des gens à des milliers de kilomètres, être seul chez soi (ou ailleurs) et partager ce lien avec des multitudes d'auditeurs, ça a, je trouve, un côté profondément réconfortant.

* Ce qui signifie que, oui, je mangeais de la courgette en hiver. J'ai changé.

Les bourgeois #2

Sur les quais de Bordeaux, coincé entre la piste cyclable et la voie piétonne bondée qui longe la Garonne, en face de chez moi il y a une sorte de square entouré de grillages bas dans le périmètre desquels se trouvent des jeux pour enfants. Sur un sol mou pour qu'ils ne se fassent pas mal, les enfants qu'on emmène là peuvent courir, sauter, monter sur les jeux conçus pour eux en toute sécurité. Ma copine S., dont le fils réclame d'aller faire de la balançoire, y entre à sa suite. Croyant d'abord qu'elle va simplement le lâcher dans le square et ressortir afin de le surveiller de l'extérieur des grilles, j'attends à la porte ; mais ça ne se passe pas comme ça, manifestement, elle compte bien l'accompagner jusqu'à la balançoire, je me résous donc à entrer.

C'est qu'il est trop petit pour se balancer tout seul, et puis de toute façon visiblement ça ne se fait pas du tout de lâcher comme ça son gamin et de le laisser s'ébattre tandis qu'on discute tranquillement à quelques mètres. Les parents accompagnent, poussent des balançoires, règlent des conflits, relèvent des enfants tombés, les calment ou les engueulent. Du côté des enfants, ça braille, ça rampe, ça se dispute la balançoire, ça joue finalement assez peu tant la pression est forte — on est samedi, l'endroit est bondé comme un supermarché la veille de Noël, et à vrai dire c'est exactement à ça que ça me fait penser. Ou à un paddock surpeuplé de chevaux et de cavaliers stressés avant un concours hippique.

Dans ce petit rectangle bien délimité, on est là pour jouer, ce qui implique qu'on est censé le faire ici et pas ailleurs. Cet endroit a été spécialement conçu pour cette activité : jouer, se dépenser. En toute sécurité : surtout ne pas se faire mal, ne pas risquer de se salir, ne pas se perdre. Les parents concèdent à leurs enfants quelques minutes dans cet enfer pour avoir la paix, avant de repartir finir leur balade et de rentrer à la maison.

La dernière fois que j'ai ressenti une angoisse similaire, c'est quand je me suis retrouvée à 21h dans les allées désertes du plus grand supermarché de la ville, environnée de rayonnages d'une hauteur stupéfiante, faisant des kilomètres pour trouver une boîte d'allumettes ou autre truc introuvable, avant de passer à l'une des innombrables caisses qui s'étalaient à perte de vue. J'ai eu l'impression de savoir ce que devait ressentir un rat dans un labyrinthe. Tout cet environnement étudié, jusqu'au moindre détail (disposition, lumière, musique, odeurs, que sais-je encore), pour optimiser les flux, et stimuler l'humain à faire ce pour quoi il est là : consommer. J'avais l'impression qu'un être supérieur était en train d'observer mes faits et gestes pour les intégrer dans ses calculs afin d'améliorer encore le système, et après tout je n'étais probablement pas loin de la vérité.

Ce matin, je suis sortie courir, et pour éviter la cohue des quais j'ai préféré aller dans les petites rues derrière chez moi ; ce qui m'a permis d'assister à un ballet singulier, celui des poussettes, des sièges enfants sur les vélos, bref le petit peuple des familles qui sortait de chez lui pour aller, justement, au marché sur les quais. Dimanche matin, il fait beau, on va sur les quais. C'est fait pour ça, ça a été imaginé pour ça, et c'est ce qui se passe.

Ensuite je suis passée dans un parc et j'y ai vu, dans un enclos grillagé, des jeunes femmes attendre un sac en plastique à la main que leurs chiens respectifs aient fini leurs besoins. J'ai repensé, j'avoue, à l'aire de jeux d'hier.

J'ai continué ma course, comme l'autre moitié de la population, celle qui n'était pas en train d'emmener ses enfants au marché.

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