(Notez le titre humoristique pour bien montrer que je n’assume pas d’écrire des posts prétentieux)

J’ai pris le livre sur la table à la fnac, juste pour regarder la quatrième de couverture, et finalement je l’ai gardé. Je n’achète que des livres de poche, en général, parce que sinon ça coûte cher et que je peux toujours attendre, mais cette fois j’ai senti que ça parlait de quelque chose qui me touchait et que ça me ferait du bien de mettre des mots là-dessus. Je ne me suis pas trompée.

J’ai déjà lu deux livres d’Emmanuel Carrère, et en relisant l’Adversaire il y a quelques semaines, j’en suis arrivée à la conclusion que c’est pas mal, mais pas très bien écrit. En ouvrant celui-ci, j’ai changé d’avis : ce n’est pas écrit. On a l’impression qu’il jette les mots, qu’il ne se relit jamais, qu’il balance comme ça sans se donner trop de mal. Qu’il le fait pour lui. Pourtant il y a un gros travail derrière, de recherche, d’interview, de reconstruction : à la manière d’un analysant, et je trouve dans le style libéré d’un analysé, il reconstruit des histoires qui le touchent au plus profond de lui. Il se place dans une position de témoin, chargé de la mission de transmettre ce qu’il a vu, mais ce faisant il parle de lui, de ses peurs, de sa chance d’être enfin heureux.

Son style particulier, où on trouve presque des tics syntaxiques – des constructions de phrases particulières, qui reviennent, qui semblent involontaires et peuvent être agaçantes, comme quand quelqu’un dit tout le temps « si j’ose dire » –, ce style en est vraiment un finalement, et si ça se trouve il passe des heures sur chaque mot, peu importe, en tout cas on a l’impression de mots jetés sur le papier en toute liberté, qui semblent couler facilement, mais qui tombent juste, sans que l’auteur ait cherché à cacher derrière des fioritures ce qu’il nous montre là de plus intime et de plus cru en lui – en lui, par le biais de ces autres vies que la sienne.

Je me suis demandé au début si ce livre était médiocre ou extraordinaire, et je viens de le finir, et je peux déjà dire qu’il résonne en moi, qu’il va m’accompagner longtemps, et que ses défauts apparents sont ce qui, justement, en font un travail profondément juste, humain et touchant.