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mardi 7 février 2017

Recouvrance

La mer est là, elle nous entoure, on la sent même quand on ne la voit pas, présence à la fois monstrueuse et apaisante. C'est une énormité, une chose inimaginable, la mer, et la certitude de sa présence inconditionnelle a quelque chose de profondément rassurant.

Au bord de la mer il y a Recouvrance. Quand on descend vers le coeur de Recouvrance, on perd de vue la mer, mais sa présence compte malgré tout. Elle apporte des marins et du vent, du vent qui rend fou et de la pluie qui nous rappelle d'où on vient.

Au bureau de poste, les gens causent sitôt le pas de la porte franchi. On parle du temps, des gens et du téléphérique. On raconte sa vie à n'importe qui.

Au bistro de la place, le café coûte un euro et le billard prend tout l'espace.

Chez Mireille, belle dame blonde qui tient son café depuis cinquante ans, il y a deux habitués qui fument au bar, une lumière tamisée et une déco kitsch qui font un peu lupanar, une photo de la patronne quand elle était jeune et un vieux juke-box qui passe des vinyles. On met un ou deux euros dans la fente, on choisit parmi les titres soigneusement écrits à la main, on presse un bouton et on attend que la machine veuille bien s'exécuter, ce qu'elle ne manque jamais de faire après force ronronnements de machinerie complexe mais bien entretenue. Les lumières clignotent tandis que de vieux tubes oubliés s'élèvent, alors on reprend un punch en allumant une autre cigarette, on écoute la musique et on discute avec la taulière derrière son bar qui tient avec beaucoup de classe sa flûte de pétillant et sa clope, Mireille aux cheveux platine et à la mise impeccable, fière comme Artaban de son bistro et de son juke-box et de son punch.

À l'entrée du bureau de tabac devant lequel je passais, fumait une dame qui m'a hélée pour me parler de l'incendie survenu ce matin, dans un autre quartier.

Sur la place, il y a trois kebabs et trois coiffeurs — bientôt quatre — et aussi quelques magasins d'alimentation. Le nombre de coiffeurs au mètre carré de ce quartier est un mystère. Cela a probablement à voir avec le nombre de militaires au mètre carré — d'ailleurs, les coiffeurs sont pour la plupart réservés aux hommes. Il y a un salon de coiffure fermé qui a une devanture absolument incroyable faite de blocs géométriques jaunes et bleus.

Je vois souvent une dame très vieille et minuscule, que je trouve si belle, avec sa canne et sa tenue toujours élégante, que je rêve de lui demander si je peux la prendre en photo, mais on a beau être à Recouvrance, je pense qu'elle trouverait ça bizarre.

Le restaurant indo-pakistanais est tout le temps ouvert. On voit les néons qui clignotent. Le patron très gentil sert une nourriture honorable dans un décor démodé (bien que neuf) avec une télévision qui passe en permanence des clips de Bollywood. Il a refusé de servir à ma mère un lassi en dessert parce que ça n'est pas un dessert, attitude qui est pour moi un gage d'intégrité.

Devant le Super U il y a des gens qui picolent et discutent, sans doute pas toujours de manière pacifique. Le Super U s'est refait une beauté et maintenant il y a un bardage en bois, de belles enseignes et à l'intérieur, des boutiques avec marqué dessus "Chez le fleuriste" ou "Chez le boucher". Mais ça reste le Super U de Recouvrance, pas la peine de se la jouer bourgeois.

Il y a une autre Mireille, de l'autre côté de Recouvrance, qui a sauvé la plus vieille rue de Brest menacée de destruction, en s'installant dans une des maisons. Elle y vit toujours avec une trentaine de chats parce qu'elle ne sait pas dire non. Elle tient un bar plein de livres et de vieux fauteuils un peu plus haut, et si vous y allez vous devrez peut-être prêter vos genoux à Jean-Baptiste qui est un chat habitant là.

Je croise une dame dans la rue en allant à la poste. Il pleut, on se regarde, on se sourit, elle me dit en rigolant : il fait beau, hein ?

J'ai passé le pont l'autre jour pour quitter Recouvrance, on était samedi matin tôt, il faisait très beau et il gelait, un type faisait des bulles géantes à l'aide d'un dispositif consistant en un seau d'eau savonneuse et deux grands bâtons reliés entre eux par une corde fermée qu'il trempait dans le seau, avant de la présenter, ouverte entre les bâtons tenus à bout de bras, au vent afin qu'il veuille bien se charger de souffler une bulle. Les formes énormes et irisées se déformaient en s'éloignant paresseusement, rivalisant de longévité avant d'éclater, c'était beau.

Quand il y a beaucoup de vent, le pont chante.

Je vous jure que c'est vrai.

jeudi 16 juin 2016

B.R.E.S.T.

Quand je dis que je quitte Bordeaux pour Brest, le gens me demandent, les yeux ronds, si c'est un choix.

Oui, c'est le choix de la vue sur la mer, de l'appart immense, des balades dans un décor époustouflant, des copains, des runs au bord de la mer, du spectacle de la lumière, de la maison de rêve pas loin, du projet lié à ladite maison de rêve, des hippies bretons (je vous jure qu'ils sont pas pareils qu'ailleurs), des gens bizarres dans la rue, de la famille moins loin, du souffle, dans tous les sens du terme.

Je renonce : au soleil (quoique...), aux copains, à la ville superbe, aux apéros en terrasse en octobre (et même en août, ne nous faisons pas d'illusions), à deux C.D.I., à la maison du début de semaine et sa taulière et son jardin, au yoga à cinq minutes à vélo, à tout à cinq minutes à vélo en fait. Je renonce à une forme de confort.

Mais, en fait, il paraît qu'on n'a qu'une vie.