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lundi 15 juillet 2013

Devant l'étal du fromager

Le premier papier peint moche de ma collection


Ça m’est tombé dessus comme ça, hier, devant l’étal du fromager.

Parfois toutes les conditions sont réunies et un souvenir revient. C’est drôle comme quelque chose de totalement fortuit — un son, une odeur, la combinaison de plusieurs éléments sensoriels — peut faire rejaillir un bout de vie, inscrit profondément dans la mémoire mais qui attend la bonne clef pour sortir de sa boîte noire. Combien de réminiscences que nous n’aurons jamais, faute de l’élément déclencheur ?

Il y avait la rumeur du marché, les odeurs, le soleil et la brise, et sans doute aussi quelque chose de passé inaperçu, une parole peut-être, quelque chose auquel je n’ai même pas fait attention, et qui, venant compléter le tableau, m’a propulsée quelques années en arrière.


Je me suis souvenue alors que durant une poignée d’étés, tous les ans à la même époque, j’étais dans ma ville natale et je faisais le marché pour des vieux. Munie de ma petite liste, je demandais à chaque commerçant la chose bien précise — souvent du poisson, port de pêche oblige — que la dame ou le monsieur achetait toutes les semaines depuis cinquante, soixante ans, jusqu’à ce qu’elle ou il ne puisse plus le faire seul(e). Puis, je rentrais et je déposais mon butin, avant de commencer le ménage/m’asseoir pour un café/préparer le repas, selon les besoins.

Parfois, la dame on le monsieur venait avec moi. Parfois, ce n’était pas le marché mais le Leclerc du coin ou bien la petite supérette de quartier. Parfois, ce n’était pas du poisson mais de la Villageoise.

J’ai oublié la plupart des noms, des visages. Ce qu’il reste, ce sont des impressions, des ressentis. Des atmosphères. Quelques images des intérieurs, des personnes qui les habitaient, quelques conversations. Je chéris ces petits bouts de vie comme des trésors.

Dans mes souvenirs, l’habitation est indissociable de la personne. Je me rappelle avec autant de nostalgie les appartements et les maisons que les femmes et les hommes que j’y ai rencontrés. Les carrelages usés, les couleurs délavées sur les murs, les organisations de placards et les lessives étendues, les garde-mangers et les rayons du soleil par la fenêtre de la cuisine, les moutons de poussière sous les lits et les énormes télévisions qui trônaient dans les salons, les buffets bretons et les tables massives des salles à manger, astiquées tous les jours alors qu’elles ne servaient jamais, et, toujours assis sur la même chaise dans la cuisine, les dames et les messieurs qui me regardaient évoluer là-dedans avec plus ou moins de bienveillance, leurs histoires de vie qui me passionnaient, ou leurs silences, leurs plaintes et leurs joies, leur façon de placer innocemment leur âge dès qu’ils pouvaient dans la conversation pour m’entendre m’exclamer qu’ils ne le faisaient pas du tout, leurs exigences ou leur indulgence, leur insatisfaction face à mon travail toujours mal fait — parce que pas fait par eux — ou bien leur incapacité à me demander quelque chose parce qu’ils n’osaient pas, leurs voix, leurs présences, le lien qui les unissait à leurs maisons.

Je passais une heure ou deux chez chacun, puis je passais à la maison suivante. Chaque fois c’était comme passer par une nouvelle faille spatio-temporelle. J’entrais dans une nouvelle bulle, une nouvelle vie, et ce qui était fascinant c’est que cette vie, cette bulle avaient toujours été là, complètement insoupçonnées derrière la façade devant laquelle j’étais passée des dizaines de fois. Ce genre d’expérience m’a toujours fait une grande impression, peut-être même plus qu’un voyage à l’autre bout de la Terre — justement parce que c’est là, à portée.

Je me rappelle qu’à l’époque, j’étais frustrée de ne pas pouvoir transmettre tout ça. J’avais terriblement envie de mettre un peu de ces atmosphères en bouteille pour pouvoir les sentir quand je voulais, et surtout les faire sentir aux autres. J’ai parfois essayé d’écrire sur le blog, mais avec toujours cette frustration de ne pas parvenir à mettre en mots ce qui est, de fait, impossible à mettre en mots. J’ai aussi créé une galerie de papiers peints moches, pour la blague mais, au fond, pas tant que ça : je ne pouvais pas laisser perdre. C’est exactement ces mots qui me sont venus la première fois que je suis tombée en arrêt devant une de ces tapisseries : je peux pas laisser perdre. Je savais que bientôt, la dame mourrait, ou partirait en maison de retraite, et que sa maison serait complètement refaite, et que tout ça disparaîtrait, alors j’ai pris mon appareil photo et j’ai emporté un petit bout de cette maison avec moi, à défaut de pouvoir photographier la dame elle-même.

Quelques années plus tard, la maison a disparu et une banque l’a remplacée, ce qui fait qu’on ne reconnaît même plus l’endroit et que dans encore quelques années, plus personne ne sera là pour se rappeler qu’une dame a vécu là, dans une vieille maison tapissée de fleurs marron.


Devant l’étal du fromager, tout ça m’est retombé dessus, le marché, le poisson, les préparations de repas, le sol fraîchement lavé, les conversations, tout. J’ai eu envie d’y retourner, de faire à nouveau partie de tous ces quotidiens, de cette tranquillité routinière à la saveur différente dans chaque maison.

J’aimerais savoir écrire et faire des photos. J’aimerais revivre ces instants mais, cette fois, en faire quelque chose. Pouvoir vous montrer, vous emmener avec moi.


Et puis un jour ce sera moi, la dame assise sur sa chaise. J’espère que je serai pas trop pénible.

lundi 1 août 2011

Leçon d'humilité

Je m'assieds sur le banc de l'arrêt de tram, juste devant chez moi. Arrive une jeune femme, style fille paumée avec trois chiens qui puent, dents marron et clope roulée à la main, cabas à roulettes bourré de croquettes Lidl. Elle installe son caddie près de moi et m'apostrophe : << Eh, ça te dérangerait de garder mes chiens pendant que je vais au tabac ? >> Moi j'aime pas les chiens, mais je suis une fille polie, alors je réponds : << Euuuh... Moi ça me dérange pas, mais s'ils se barrent je pourrai pas faire grand-chose ! >> À peine ma phrase est-elle sortie de ma bouche qu'elle est déjà partie.

Et voilà comment je me retrouve, moi la bourgeoise qui attend son tram pour aller à l'AMAP avec ses fringues nickel et son petit sac en cuir, entourée de trois clébards puants et d'un caddie crado, en essayant d'avoir un air détaché qui dise << Je n'ai rien à voir avec ça >>.

mercredi 15 septembre 2010

Susie et Suzon

Je ne fais pas attention aux balancements imprimés à mon bras par les sautillements de Susie qui me tient la main. Je n’y fais pas attention parce que Suzon me parle, m’appelle, me montre comme sa robe tourne bien ; tandis que sa soeur babille et chantonne en sautant sur les pavés, je l’écoute me dire ça c’est le portail de notre jardin, mais y’a que Papa qui peut l’ouvrir et même des fois il y arrive pas alors toi t’y arriverais sûrement pas ! ben oui t’es pas un garçon.

Je ne fais pas attention à la voix de Susie qui me dit des choses que je ne comprends pas. Je n’y fais pas attention parce que Suzon me réclame, elle me demande de l’aider à écrire « Papa je t’aime Papa tu es beau », et dès que je me tourne vers la petite elle crie « et après je mets quoi comme lettre ! »

Je ne fais pas assez attention à Suzie parce que sa soeur est jalouse d’elle et cherche sans cesse à détourner mon attention d’elle. Peut-être aussi parce que Suzie, elle est joyeuse, elle sourit, elle chante, elle vit sa vie de toute petite fille, tandis que Suzon est plus taciturne, plus colérique, moins marrante et que je cherche à la dérider.

Mais je comprends que donner plus d’attention à l’une pour la réparer de sa jalousie, de sa tristesse peut-être, c’est non seulement injuste mais en plus ça ne résoud rien, pas plus que de leur donner une égalité totale impossible, artificielle et trompeuse.

Ne pas entrer dans le jeu de la culpabilité d’adulte auprès de ces deux petites filles qui, à trois et cinq ans, ont chacune leur DS, des millions de sacs et quasiment le même prénom.

mardi 8 juin 2010

Mme F.

Mme F., hilare, raconte :
« Je suis allée voir mon assureur, il tirait une tête ! Alors je lui demande ce qui va pas, et il dit… il dit… (Elle est absolument morte de rire) Il dit ma femme m’a quitté, elle m’a trompé ! (Pause, le temps qu’elle se remette de son fou rire ; la secrétaire et moi la regardons d’un oeil rond) Alors je lui dis, ben c’est bien, vous allez pouvoir jouer au Loto ou au tiercé ! Alors il tirait une tête, alors je lui dis, ben quoi, vous préférez être cocu, ou qu’on vous annonce que vous avez un cancer ? (Elle se remet à rire et cette fois on rigole avec elle, parce qu’après tout, elle a raison. Et elle sait de quoi elle parle, de quoi elle rit.) »

jeudi 1 avril 2010

Comme un lapin dans les phares d'une voiture

Elle me dit : « Bon, j’ai parlé de moi, mais t’as rien raconté sur toi ! »

Je me tortille sur mon siège. Angoisse. Damned, je suis découverte.

Ah mais Madame, c’est que j’ai rien à raconter, moi. J’ai pas d’histoire, ni d’histoires, je sais rien, juste que je ne sais rien ; j’écoute les autres et je prends leurs paroles, je ne sais même pas les restituer, juste les garder en moi. Je ne suis pas une conteuse, pas un témoin, pas une polémiste, pas une écorchée, je ne respire ni la joie de vivre ni le désespoir. J’ai les oreilles ouvertes mais ma bouche est close, je vous regarde dans les yeux jusqu’au moment où je deviens le sujet de conversation, et alors mes yeux s’échappent, je balbutie trois mots pour passer à autre chose tout en regardant à côté de votre visage, je vous supplie de saisir une perche, n’importe laquelle, et de vous remettre à parler. De vous. Pas de moi.

S’il vous plaît.

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