J'ai fait un bingo café hipster.

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(Facile.)

Sinon l'autre jour j'ai entendu, dans le Triangle d'Or, une mère appeler sa fille Agrippine. Ce matin, à la terrasse du café en bas de chez moi, se tenait assise une petite Junon. Bobos : 1, grands bourgeois 0.

À ce propos : comme c'est devenu d'un commun fini de donner à ses enfants de vieux prénoms rares (Célestine, Hippolyte), je prédis un retour de hype des prénoms qu'on-ne-donne-plus-mais-très-banals, du genre Sophie, Julien ou Virginie.

(C'est-à-dire les nôtres.)

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Je ricane, je ricane. C'est mon côté blasé, revenu de tout, mon côté "j'ai déjà vu ça". Je vois quelque chose de nouveau, instantanément il n'est plus nouveau puisque je l'ai vu, alors je suis en mesure de dire : j'ai déjà vu ça. (Corollaire : donc ça ne vaut rien). L'étape suivante, c'est d'essayer d'anticiper pour avoir toujours un train d'avance sur les autres (ha ! Je te l'avais dit que ce bistro deviendrait un repaire de bobos — voir plus bas).

Bon, tout ça est très défensif, évidemment, et très paralysant ; le dédain vis-à-vis du déjà-vu, la course à l'originalité qui fait qu'on finit, ironiquement, par tous se ressembler tout en haïssant le voisin qui a eu la même idée que nous. C'est absurde : j'ironise sur les gens qui, croyant être les premiers, appellent tous leur fils Lucien ; moi, à leur place, je ferais évidemment mieux, c'est-à-dire moins moutonnier ; au final, je finirai par m'apercevoir qu'ils sont cinq dans sa classe à s'appeler comme le mien.

Alors j'essaie de moins ricaner et de plus assumer mon ignorance, ma bêtise, bref mon manque. C'est uniquement comme ça qu'on peut être dans une position où on apprend : si on croit tout savoir, on risque surtout de ne rien savoir du tout.

Ceci posé, quand je me balade en ville, il faut quand même bien dire qu'il m'est difficile de rester dans une position d'étonnement et d'ouverture, tant on retrouve partout les mêmes codes esthétiques. Face à l'amas de clichés que me donne à voir la ville, je n'arrive pas à ne pas ricaner, et mon ricanement traduit certes du dédain ("vous êtes tous des moutons") mais aussi beaucoup de colère.

Bref : j'ai du mal à ne pas ironiser sur les hipsters, tant ils s'évertuent à donner le bâton pour se faire battre. (Et tout comme l'auteure de cet article, s'ils m'insupportent autant, c'est aussi parce que je me reconnais en eux, précisément dans ce côté cynique et revenu de tout. C'est quand même über-meta-ironique, de faire de l'ironie sur le dos des gens qui voulaient faire de l'ironie leur mode de vie.)

Je pense que c'est, au moins en partie, une question de lieu. La ville, celle où je vis — son centre, du moins — et beaucoup d'autres, est de plus en plus uniforme (à cause de la gentrification, à cause d'Internet qui permet une diffusion instantanée et planétaire des codes esthétiques qu'on va retrouver partout). Tout est digéré et recraché par ceux qui ont le pouvoir (d'achat) : quand je suis arrivée dans mon quartier, il y avait un bistro crasseux tenu par une vieille, je me suis dit : dans cinq ans ce lieu sera un nid de bobos (déjà, moi et mon mec, on emménage dans le quartier, ce qui en soi est un indicateur) ; aujourd'hui c'est le point de rendez-vous des commerçants de la rue qui vendent des fringues et du design hors de prix et qui viennent boire leur petit blanc avec la satisfaction d'être dans un vrai bistro populaire.

J'habite dans un "quartier sympa". Il y a de la vie dans la rue, des commerces actifs, des terrasses bondées le soir. Mais je ne connais pas mes voisins (et ce n'est pas faute d'avoir essayé). La rencontre n'est pas aisée, je trouve, donc on en reste à l'image, et cette image est jolie mais c'est partout la même. Alors je rêve à un ailleurs, où la rencontre serait plus facile, où on serait moins gouverné par la hype, où on s'en ficherait un peu de tout ça. (Et là je me rends compte que même dans mon désir de tout plaquer pour aller cultiver mon potager en Bretagne et enfin rencontrer mes voisins, je suis encore un cliché bobo ; on n'en sort pas).

Je vis dans un environnement où il n'y a pas de SDF, où je croise majoritairement des familles de Blancs aisés. Qu'on me comprenne bien : ce n'est pas que je souhaiterais, pour me sentir un peu plus "dans la vraie vie", qu'il y ait plus de clochards devant chez moi, mais enfin je sais qu'ils existent, ce n'est pas comme si leur absence de mon monde quotidien signifiait la fin de la misère ; juste que le monde qui m'entoure ignore cette misère, alors qu'à cinq kilomètres on trouve des lieux en ruines squattés par des réfugiés. Le décalage entre mon mode de vie et ce que j'entends aux infos devient insupportable. Alors je n'en suis pas au point où j'irais vivre volontairement dans un bidonville, mais bon, entre la Jungle de Calais et la place Fernand-Lafargue avec ses fish and chips revisités à 9€, il y a peut-être moyen de trouver quelque chose ?

Bref, ce monde dans lequel je vis me semble de plus en plus puer le fake.

(Chez Bonendroi, rue Saint-James, on trouve : des verres Duralex, du savon noir à packaging d'inspiration années 50, des lampes à pétrole, des kits de cirage, des tasses de camping, des brosses en chiendent et des plafonniers faits avec des bocaux Mason Jar. Il paraît qu'avant de prendre leurs moustaches et leurs Christmas jumpers au sérieux, les hipsters étaient ironiques. Comme la plupart des magasins de la rue, ce lieu est caricatural à un point que je mise avec espoir sur le fait que c'est voulu, qu'ils ont gardé cette ironie du départ, qu'on peut certes critiquer, mais enfin elle serait toujours moins pire que ce que malheureusement je crois être devenu la vraie raison de cet entassement de clichés vintage : ils aiment ça.)